Jean Gaudreau : un artiste qui donne un nouveau souffle à l’histoire

L’artiste Jean Gaudreau a exploré bien des aspects des arts visuels avant deprivilégier la forme non figurative; l’abstrait comme un langage intime entre l’artiste et le public. À travers l’évolution de sa démarche artistique, sa maîtrise constante de la couleur a forgé une signature unique. Les matériaux peuvent varier, le narratif aussi, mais la constante est là, l’essence de l’artiste habite chaque œuvre.

Pour Gaudreau l’histoire, le patrimoine de la ville qu’il habite depuis toujours sont des éléments d’inspiration, des piliers de sa création.

Il était une fois un toit…

Les châteaux, tout le monde le sait, sont porteurs d’histoire, ils sont les conteurs de récits de batailles héroïques et d’amour idylliques. Qu’ils soient moyenâgeux, de Versailles ou en Espagne, les châteaux infusent un peu de merveilleux dans notre imaginaire et notre patrimoine. À Québec, notre château est une citadelle. Le Château Frontenac si cher aux habitants de la ville surplombe le Cap Diamant et son toit en cuivre a subi orages et tempêtes au fil du temps. Mais les toits, même ceux des châteaux, même les plus vaillants s’usent et leurs matériaux tombent de haut.

En 2012, la toiture vert-de-gris du Château céda sa place à un nouveau toit. Tout le patrimoine et l’histoire murmurés par le cuivre désuet de ce toit en faîte réclamaient une nouvelle vie. Il fallait lui donner un nouveau souffle.

C’est Jean Gaudreau qui hérita d’une partie du cuivre, mais surtout lui qui se sentit investi de la mission de préserver en quelque sorte ce patrimoine, de le garder en vie, de l’intégrer à un art actuel et vibrant.

L’étincelle

Avec tout ce cuivre dont histoire est si intimement liée à celle de Québec, Jean Gaudreau était enthousiaste et impatient de se mettre au travail, mais il dû attendre presque un an l’étincelle, celle qui fait tomber les choses en place et permet à la créativité de couler sans entraves. Il y avait bien entendu le côté physique de l’entreprise de la chose; le cuivre, le travail en trois dimensions, une nouvelle approche pour ce peintre de métier. Connaître son nouveau matériau, adapter son atelier et surtout laisser venir l’inspiration tout cela a pris un an. Une période où Jean Gaudreau fut chrysalide, en gestation de ce corpus d’œuvres nouvelles.

Le corps qui se donne

Les œuvres créées avec le cuivre récupéré du toit du Château Frontenac sont immanquablement investies d’une certaine noblesse, parfois solennelles, mais le plus souvent exubérantes. Les œuvres délurées sont colorées et éclatantes comme si le cuivre sage d’un toit s’était transformé en feu d’artifice.

D’abord, il y a le cuivre, ce vieux cuivre vert de gris, plié, tordu, en accordéon, vestiges de l’histoire aux bords tranchants. Puis il y a l’artiste qui se lance de tout son corps dans le long processus de faire émerger l’œuvre. L’atelier de Jean Gaudreau pourrait presque passer pour un atelier d’ouvrier si ce n’était des canevas et d’innombrables tubes et bonbonnes de couleur.

Gaudreau prend chaque retaille de cuivre, peu importe sa grosseur, et la pilonne à la main jusqu’à obtenir le canevas plus ou moins lisse de l’oeuvre en devenir.
C’est à bras le corps avec le cuivre que l’artiste amorce sa création.
À l’aide de ses outils et parfois même à mains nues, il gratte, il sable il peint, puis il gratte à nouveau, il coupe des rubans de cuivre et les fait « boucler » comme les rubans sur les emballages cadeaux. Il transforme le cuivre, le rend lisse et doux, le retourne à sa couleur originale qui s‘était perdue dans la nuit des temps. Il échafaude des pignons, des tours rondes qui, avec leur tête échevelées, ressemblent à des feux d’artifice. Sur ce cuivre il laisse des traces innombrables de ses interventions, il enlève, il ajoute, il applique des couleurs fougueuses toujours en équilibre.

L’artiste se réjouit de ce cuivre si malléable, cette matière qui se prête consentante à être tordue, pliée, grattée, peinte, vernie. Le cuivre ouvre des horizons qui semblent sans fin.

Les œuvres

Jean Gaudreau est un travailleur infatigable, chacune de ses oeuvres représentant une charge énorme de travail. Mais ce qui frappe tout d’abord dans son travail, c’est sa maîtrise de la couleur et qui dit couleur, dit lumière. Le processus est minutieux, le résultat équilibré et puissant.
Jean Gaudreau est un artiste en quête de sens certes, son œuvre n’est pas exempte de réflexion, sur la société, l’histoire, le patrimoine, mais ce que Gaudreau exprime en premier lieu c’est une émotivité à large spectre.

Chaque pièce, que ce soit une sculpture ou un tableau avec des insertions de cuivre, a requis des semaines voire des mois de travail. Il colle et vise des insertions de cuivres sur des panneaux de bois où il mêle dessin et peinture créant ainsi un hybride entre la toile et la sculpture.

Sur les pièces en trois dimensions les techniques s’entrelacent, les couches de pigments s’opposent au vert de gris de l’ancienne toiture. Parfois laquée et vernies, d’autres fois laissée presque nues toutes les pièces reflètent la sensibilité, mais aussi la force de l’artiste. Les lettres et les chiffres en noir estampillés sur leur surface confèrent à certaines pièces un côté post-industriel.

Jean Gaudreau utilise le pastel, l’acrylique, des bâtons à l’huile et même de la peinture en aérosol. Après plus d’un an de recherche, d’essais et d’erreurs avec le cuivre, Gaudreau possède une vraie maturité qui lui permet des interventions de plus en plus délicates et pointues sur les sculptures et les tableaux de cuivres.

Par la couleur, certaines oeuvres peuvent rappeler Kandinsky, la texture quant à elle évoque des échos lointains de Klimt, mais ces ressemblances sont superficielles, Jean Gaudreau ne ressemble vraiment qu’à lui même.

Le chemin parcouru

Né à Québec cet artiste démontre très vite un intérêt marqué pour le dessin et la peinture, ce qui l’amène à l’obtention d’un diplôme d’études collégiales en arts plastique et, en 1988, d’un baccalauréat de l’Université Laval. En 1990, Jean Gaudreau voyage en Europe (Paris et Venise) qui l’amène à étudier les œuvres de grands maîtres européens.

Après une série d’expositions individuelles dans plusieurs galeries d’art au Québec et ailleurs, Gaudreau est invité à présenter, en février 2003, une exposition solo dans les locaux du Cirque du Soleil, à Montréal. Ce Lieu magique attire un grand nombre de visiteurs et marque pour Jean Gaudreau le début d’une collaboration avec le Cirque.

En 2009 et 2010 le metteur en scène et artiste pluridisciplinaire Robert Lepage manifeste son intérêt de projeter des œuvres de Gaudreau dans le cadre du Moulin à images. Gaudreau partage cet honneur avec des piliers de l’art québécois comme Jean-Paul Lemieux, Alfred Pellan et Jean-Paul Riopelle.

Cette participation au Moulin à images lui vaudra une visibilité internationale.

Au printemps 2010, l’artiste lance l’exposition ‘’Le pied au plancher’’ inaugurant la salle Banque Nationale Groupe financier du Palais Montcalm. Le maire de Québec, Régis Labeaume, assure la présidence d’honneur de cet évènement de grand rayonnement.

En 2012, Gaudreau explore l’intégration de fragments de cuivre recyclé provenant de l’ancienne toiture du Château Frontenac, joyau centenaire du patrimoine architectural de Québec. Ces morceaux de cuivre récupérés, oxydés par le vert-de-gris des années, sont une source extraordinaire d’inspiration pour l’artiste et représentent un tournant majeur dans son cheminement artistique. L’exposition ‘’De fond en comble’’ a été présentée au Château Frontenac en octobre de la même année.

On retrouve des œuvres de Gaudreau dans plusieurs collections privées et publiques dont le Cirque du Soleil, l’arrondissement de Charlesbourg, la Bibliothèque nationale du Canada, le Théâtre Impérial de Québec, Québécor, de même que celle de l’entreprise Premier Tech, pour ne nommer que celles-là.

L’artiste démontre beaucoup de générosité envers diverses œuvres caritatives de la grande région de Québec. Soulignons enfin qu’au cours des dernières années, Gaudreau a pu bénéficier de plusieurs attentions médiatiques lors de certaines activités qu’il a tenues, ce qui a contribué au rayonnement de sa carrière.

Une démarche qui se poursuit

Jean Gaudreau continue son cheminement et explore différentes avenues de la création artistique.

Démarche

Ma démarche concernant l’intégration de cuivre recyclé dans mes œuvres a commencé en 2011, année où on m’a proposé d’acquérir des fragments de l’ancienne toiture du Château Frontenac. Travailler avec des pièces tirées de ce joyau du patrimoine de la ville de Québec a été, pour moi, non seulement un honneur, mais aussi une façon d’explorer d’autres avenues de la création artistique. En me voyant confier une partie du cuivre de ce fleuron architectural, je me suis senti investi d’une mission importante : celle de préserver une page de notre histoire en lui insufflant une nouvelle vie par le biais d’une démarche résolument actuelle. Il m’a tout d’abord fallu apprivoiser un matériau qui m’était jusqu’alors inconnu. J’ai donc découpé, plié, martelé et brossé des pièces de cuivre jusqu’à ce qu’il consente à me livrer ses secrets. Il a fallu une année pour que je puisse maîtriser l’art de manier le cuivre, une démarche qui a nécessité l’achat de différentes pièces d’équipement et l’aménagement d’un nouvel espace dans mon atelier.

Des toiles en 3D

Comme je suis peintre de formation, j’ai choisi de commencer ma démarche par la réalisation d’œuvres qui allieraient la peinture et l’insertion de fragments (numérotés) de cuivre. C’est en vissant ces fragments sur des contreplaqués, en les collant à la toile et en les superposant que j’ai pu créer un agencement original. Aussi, le travail du cuivre a entraîné une transformation en profondeur de l’œuvre. Sur la toile, je débute par l’espace supérieur et j’y appose un fragment autour duquel le développement se poursuivra. On dit que certaines de ces œuvres évoquent des artistes que j’affectionne, comme Klimt et Kandinsky, mais ces ressemblances sont superficielles puisque j’y apporte une touche résolument personnelle. Ce cheminement exploratoire a donné lieu à un nouveau langage plastique chez moi, une avenue que je continue toujours d’approfondir. Je concentre mon énergie sur le travail de transformation du cuivre et sur les différentes façons de l’intégrer à mes œuvres. Il me faut lui donner l’opportunité d’exister par lui-même et d’évoluer de façon naturelle au cœur de mes tableaux. Au chapitre des médiums utilisés dans la création de ces œuvres, on peut mentionner le pastel, l’acrylique, des bâtons à l’huile, de la laque, du vernis et de la peinture en aérosol, pour ne nommer que ceux-là. J’ai également pris soin de numéroter chaque pièce afin d’obtenir une «traçabilité» des fragments issus de la toiture du Château Frontenac. C’est une façon de rappeler leur caractère unique. La poursuite de cette démarche m’a fait réaliser que ces tableaux ont acquis une nouvelle dimension, c’est-à-dire qu’ils s’apparentent de plus en plus à des sculptures. On peut alors parler de toiles en relief.

Des tableaux à la sculpture

La maîtrise du métal dans un environnement bidimensionnel m’a incité à me tourner vers les multiples possibilités qu’offre la sculpture, une avenue que je pratique depuis plusieurs années. Ainsi, le «ciel» du Château Frontenac a revêtu les formes multiples de personnages issus de l’architecture originale du célèbre édifice. Le cuivre récupéré a donné naissance à divers personnages empruntant différentes personnalités liées au passé de la ville de Québec. Déclinés en tours d’alchimistes ou en vases foisonnant de fleurs intemporelles, ces personnages ont contribué au rayonnement du Totem Frontenac, une appellation qui va au-delà du concept historique. Cette fois encore, le cuivre connaît une transformation majeure lorsque je le découpe, le tord, le plie et le brosse. La couleur originale du cuivre se marie avec les surfaces couvertes de vert-de-gris, conférant à l’ensemble une interrelation entre le présent et le passé. Dans ces sculptures, les possibilités de transformation sont plus nombreuses puisque cette troisième dimension permet de travailler non seulement en profondeur (comme dans les tableaux), mais également en hauteur et en largeur. Les différents éléments composant la sculpture sont assemblés, percés et traversés par le métal, créant des pignons, des bouquets floraux ou des feux d’artifice, au gré de l’imagination du créateur. La potentialité s’en voit alors multipliée.

Explorer le point de métamorphose

La venue d’un matériau surgi du passé et son actualisation dans le temps présent bouleversent les notions spatiotemporelles traditionnelles. Présentement, je travaille sur le thème de la rencontre entre une pièce surgie du passé et l’œuvre actuelle qui en résulte. Que se passe-t-il au moment où ces vestiges entament une nouvelle vie ? Qu’arrive-t-il lorsque le présent et le passé deviennent un seul et même personnage ? J’ai choisi la forme du cœur, symbolique contemporaine de l’amour, pour exprimer cette transition entre le passé et le présent. Et les possibilités sont infinies ! On rattache le cœur à des événements très importants de nos vies et l’intégration de fragments de cuivre dans des œuvres (peintes ou sculptées) rendent compte de l’actualisation d’un matériau plusieurs fois millénaire. L’union entre un sentiment qui existe depuis toujours et un métal qui a su franchir les millénaires a de quoi donner à l’artiste de la matière pour réaliser des œuvres tout ce qu’il y a de plus actuel. C’est, en quelques mots, l’essentiel de ma démarche créative axée autour du cuivre.